Iran - été 1999

Pour la petite histoire, je vous livre ici ce récit de voyage en Iran, en juillet 1999, avant et pendant les importantes manifestations étudiantes.. texte paru dans le magazine "l'oeil électrique " (n°10) quelques mois plus tard.

 

Pourquoi ne pas aller en Iran cet été ?
Tiens c'est vrai, on n'en parle pas beaucoup, donc ça doit être superbe... Fin mai 99, ma copine et moi cherchons quelques renseignements sur la République Islamique d'Iran. Selon le site du Ministère des affaires étrangères : "Les Iraniens sont de confession shiite. Les femmes doivent avoir la tête couverte d'un foulard et porter des vêtements longs et amples dans tous les lieux publics. L'alcool et les stupéfiants sont totalement prohibés. La détention de drogues peut amener à des peines de prison, voire à la peine capitale dans les cas les plus graves. Les règles de l'Islam sont strictement observées. Les touristes ne doivent, en aucun cas, s'écarter de la morale islamique en matière de moeurs". Pour le reste : "la maintenance des aéronefs des compagnies aériennes intérieures n'appelle pas de remarque particulière", ça ira et surtout, il y a un Lonelyplanet (en anglais) récent avec toutes les réponses à nos questions pratiques... c'est décidé, on part, et puis, il faut toujours se méfier des préjugés : pays des Ayatollahs, fanatisme religieux, tchadors... voilà en général ce qu'on entend à propos de l'Iran, mais il vaut mieux apprendre à le connaître que de le craindre, non ?

Le visa est obtenu, in extremis, le vendredi 25 juin - départ le dimanche 27 et arrivée le 28 juin, à 6 heures du petit matin, il fait déjà 29°C. Téhéran est une mégalopole, polluée comme il se doit, avec d'innombrables embouteillages, mais la ville est agréable malgré tout : le rythme est tranquille, les rues sont larges et ombragées, les gens souriant et aimables, rieurs et même un peu joueurs, ils sont aussi curieux et nous abordent facilement, pour discuter un peu – tant mieux, c’est ce qu’on veut ! Le pays n'est pas pauvre à proprement parler, je ne vois pas de signes apparents de grande détresse dans la population. Le chômage n'atteint - officiellement - que 6 % dans la capitale, mais en fait les "petits boulots mal payés" sont partout présents. On prend vite conscience des rigueurs économiques lorsqu'un ingénieur hydrologue du Kurdistan iranien me demande de lui envoyer par la poste une pièce, juste une sorte de gros joint en métal, qu'on ne trouve pas en Iran et qui lui manque pour ses pompes de forage (d'eau).

 

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Pendant deux semaines, on joue aux lézards voyageurs, en prenant soin de faire la sieste aux heures les plus chaudes car il fait facilement 40° à l'ombre, de toute façon, entre 1h et 4h30 les rues sont désertes, sauf à Téhéran. On apprend vite les rudiments de la vie locale : marcher toujours à l'ombre et boire autant que possible. Le choix des boissons est vaste : de l'eau, des sodas iraniens, des jus de fruits frais mixés devant vous à la banane, mûres, melons, framboises, carottes... mais pas d'alcool. Il y a bien la bière "islamique" sans alcool - mais elle dégoûte même les plus accros des touristes.

 

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Selon les statistiques officielles, les touristes se pressent ici, mais, dans l'immense majorité, il s'agit de ressortissants des pays voisins venant pour des raisons familiales, religieuses, économiques ou politiques. Les voyageurs occidentaux ne sont pas nombreux : on croise des Belges, quelques Anglais, deux Espagnols qui tentent de traverser l'Iran à vélo, un couple de Français revenant de Katmandou en minibus... Pourtant ce pays trois fois plus grand que la France ne manque pas de haut-lieux incontournables dont le plus impressionnant est sans doute Persépolis , palace construit il y a 2500 ans à la gloire de Darius Ier, le "Roi des Rois". La cité d'Ispahan mérite largement sa réputation de perle de l'Orient. Sa mosquée est indescriptible... En résumé : ce pays est superbe, mais il n'y a personne pour s'en rendre compte, dommage non ? Si vous y allez, n'oubliez pas de traverser le pont aux 33 arches et de descendre dessous, entre les piliers s'y cache un salon de thé où vous devrez prendre un narguilé.

 

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A Yazd, une des plus vieille villes du monde (selon l'UNESCO), située entre deux déserts arides, la vieille ville est un labyrinthe, et c’est un plaisir de s’y perdre, on se retrouve vraiment dans les lieux de vie. Les ruelles sont couvertes, un ingénieux système de ventilation permet de les rafraîchir en permanence. En dehors de ce réseau une blague dit que les briquets sont inutiles pour allumer les cigarettes, qu'il suffit de les sortir du paquet... Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les disciples de Zarathoustra (Zoroastriens - caractérisés par le culte du feu) y ont leur "Mecque". Il faut aussi goûter à Shiraz et ses délicieuses glaces (à la rose ! on y a tellement pris goût que les vendeurs nous faisaient découvrir leurs spécialités en dehors des heures d’ouvertures de leur boutique ! ), Hamadan et le tombeau d'Esther et Mardochée (le rabbin de cette synagogue parle français, et c’est avec un grand sourire qu’il propose à ma copine d’enlever son foulard – ce qu’elle accepte de suite, un peu surprise d’une telle liberté), Massoulé et ses forêts (ça fait du bien après des jours et des jours de déserts, de marcher au milieu des arbres, des cascades et des montagnes), le mythique château d'Alamut (la secte des Assassins), les monstrueux bazaars : on découvre à chaque visite quelque chose de nouveau : un jardin secret, des échopes de logos (pour labéliser vos chaussures de contrefaçon), un salon de thé, des tonnes de tapis, une mosquée, des banques, des souvenirs pour les touristes... bref : un génial bordel !

 

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Il faut aussi dire un mot de ses habitants qui n'hésitent pas à faire de grands détours pour vous montrer le chemin et discuter un peu, à vous courir après, juste pour vous proposer gracieusement de l'aide (il est quasiment impossible de se perdre en Iran) ou encore qui viennent vous demander d'être pris en photo avec vous (???). Dans les tout nouveaux cybercafés, les jeunes raffolent des boîtes à lettres (type Hotmail) simples, anonymes et gratuites pour s'échanger des mots doux entre amants (exercice difficile sinon !).

 

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Ainsi donc, pendant deux semaines nous avons parcouru le pays à la recherche de la culture multimillénaire lorsque l'Iran Moderne nous a rattrapé avec son actualité. On passe tout à coup d'une grotte de l'Ouest du pays à une menace sur la (déjà limitée) liberté d'expression. Le débat s'impose dans les journaux, les conversations... Ici, la vie politique est marquée par deux grands courants : les conservateurs, héritiers du fondamentalisme religieux de l'ayatollah Khomeyni, qui contrôlent aujourd'hui la majorité du parlement, la police, l'armée, les affaires religieuses, la justice... de l'autre coté, les réformateurs, dont le président Khatami élu par le peuple et son gouvernement, sont plus modérés et souhaitent la modernisation du pays, plus de liberté d'expression, moins de contraintes religieuses... C'est dans ce contexte que les parlementaires veulent voter une nouvelle loi contraignante sur la presse, ce que Salaam (journal réformateur) tente d'éviter. Il révèle, documents à l'appui, que Saïd Emami, qui avait occupé des fonctions importantes au sein du ministère des renseignements avait préconisé par écrit le muselage des libéraux (par ailleurs, il sera arrêté car il est le principal responsable des meurtres d'opposants en novembre 1998 - il sera ensuite trouvé "suicidé" en prison).

 

LA JEUNESSE EST DANS LA RUE !

Il faudra quelques jours pour que les journaux iraniens écrivent clairement ce qui s'est passé, ne sachant sans doute pas ce qu'ils avaient le droit d'écrire... en tout cas, au début les quelques titres en anglais sont incompréhensibles pour moi - je comprends qu'il se passe quelque chose de grave, mais quoi ??? Ce n'est que par la suite que j'ai pu retracer le fil des évènements... Les pires troubles sociaux intérieurs depuis la révolution islamique (1979) ont donc commencé par une affaire politique entre conservateurs et réformateurs. Pour avoir ainsi réclamé un peu de liberté d'expression, Salaam est interdit. Le jeudi 08 juillet, les étudiants de l'université de Téhéran protestent contre cette atteinte. Le soir même les dortoirs de l'université sont attaqués par des éléments de la police et les basijs (miliciens volontaires, fondamentalistes et religieux). Il y a plusieurs blessés. Le rôle de la police n'est pas clair, les intégristes se sont eux livrés à des actes de violence et de vandalisme. Le lendemain les étudiants descendent dans la rue pour protester contre cet acte. Ils dénoncent plusieurs hauts responsables des services de sécurité. La manifestation se transforme en affrontements contre les forces anti-émeutes. Selon certains journaux, le face-à-face aurait fait trois morts. Les opinions (publiques, médiatiques et ministérielles) sont unanimes pour dénoncer le caractère "illégal" de la répression, la police étant intervenue dans le campus (à 3h du mat) alors que tout était calme, sans l'autorisation du ministère de l'intérieur.

Pendant le week-end, la tension croît Les manifestations sont de plus en plus violentes. Nous retournons dans la capitale, ma copine devant prendre son avion le 14 juillet (elle bosse le 15 !). Les manifs pour demander des réformes démocratiques et dénoncer les violences fleurissent. Le mouvement s'étend à la province. A Tabriz (Nord Ouest) un étudiant est tué. A Téhéran, le quartier de l'université est isolé, les grandes avenues y menant sont coupées. Des "barricades" se mettent en place - jets de pierres - tirs de gaz lacrymogènes - incendies de pneus - charges des forces anti-émeutes... A deux kilomètres de là, on voit des colonnes de fumée mais le reste de la ville est relativement calme. Les manifs sont interdites. "La police a pour instruction de prévenir tout rassemblement de manifestants causant des tensions, d'arrêter les contrevenants et de les remettre aux tribunaux" averti la préfecture de police lundi soir. Une partie des étudiants, pour ne pas être "hors la loi" font des sit-in dans le campus. Une autre les appellent à sortir de l'université, pour aller manifester en ville. La population rejoint les cortèges qui se transforment vite en émeutes. Les miliciens islamistes s'organisent et "aident" la police à rétablir l'ordre.

 

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Mardi 13 juillet. Les troubles ne se limitent plus au quartier de l'université. Dans le ciel de Téhéran on peut compter une demi-douzaine d'incendies. Il s'agit la plupart du temps de barrages aux grands carrefours, mais quelques véhicules de police sont également brûlés, ainsi que des bus. Les "casseurs" (de quel bord ?) s'attaquent aux banques et aux bâtiments officiels, jetant dehors dossiers et ordinateurs. Pour notre part, nous pouvons sortir sans problème : c'est le bordel et personne ne s'occupe de nous... Nous n'avons pas vu de scènes de pillages, ni de vols, juste des destructions ciblées et symboliques. Les forces de l'ordre sont restées extrêmement discrètes une bonne partie de l'après-midi, parfois à tel point que... une banque a ainsi été détruite et incendiée à 300 m du quartier général de la police du centre de Téhéran.

Dans l'après-midi les basijs et des policiers en civil frappent, et fort. Arrivant en scooters, armés le plus souvent de gourdins en bois ou de barres en fer, ils fondent sur les manifestants et tapent sur tout ce qui bouge. Les "émeutiers" sont rapidement dispersés ou arrêtés. Quelqu'un me crie de ne pas prendre de photos, de m'en aller. Il est vrai qu'au pied de l'hôtel où nous étions, la police rétablit l'ordre de façon plutôt violente... moins d'une heure après, deux membres de la police "religieuse" viennent et me demandent mes appareils photos, en extraient les pellicules et les détruisent sur place. Nous sommes invités à les suivre au poste, on s'inquiète un peu : ma copine a son avion à 6 h demain matin, et, pour cause de 14 juillet, l'ambassade de France est sans doute fermée jusqu'à jeudi... Devant la caserne, des centaines de miliciens attendent des ordres. Les policiers sont "gentils", avec nous du moins, en entrant dans la cour, nous avons vu trois jeunes frappés dans le dos avec une ceinture... Les questions se succèdent : "Pourquoi vous avez pris des photos ? Vous faites quoi en Iran ? Où êtes-vous allés ? Avez-vous d'autres photos ? ... ?" Après une heure d'observation, on nous relâche. La ville est calme.

 

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EVERYTHING IS UNDER CONTROL !

Mercredi 14 juillet 99. On va à l'aéroport. Elle rentre, il me reste dix jours à passer, seul, dans ce pays. Ambiance "couvre-feu". Des hommes en armes sont présents à chaque carrefour. Ils inspectent les (rares) voitures qui circulent. Ce sont des miliciens volontaires, des policiers et des militaires. La population, d'habitude si joyeuse, adopte un profil bas, elle revit les heures les plus sombres de la révolution islamique, les arrestations d'opposants, le retour en force des religieux, la terreur quoi ! (cette impression m'a été confirmée par des Iraniens réfugiés politiques en France quand je leur racontais ce passage... ils n'avaient pas besoin de beaucoup plus pour comprendre et me dire que c'est exactement ce qu'ils avaient vécu il y a 20 ans).

 

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Le réseau de téléphones portables est coupé afin de gêner les "agitateurs", les policiers, eux, se servent de leurs vieux talkies-walkies. Les conservateurs ont appelé leurs partisans à manifester en fin de matinée. Ils viennent de tout le pays. Ce sont les plus "religieux" des Iraniens qui se retrouvent là. Toutes les femmes portent le tchador (tenue islamique par excellence, mais qui n'est nullement "obligatoire", un foulard et un long manteau suffisent) - elles manifestent séparément. La foule (plusieurs centaines de milliers selon les médias occidentaux - plus d'un million selon les Iraniens) arbore les portraits des ayatollahs Khomeyni et Khamenei (son successeur) en criant "A bas l'Amérique ! A bas Israël !" donnés pour responsables des troubles, accusés d'avoir manipulé la révolte étudiante. Khamenei promet de réprimer les "éléments corrompus et contre-révolutionnaires", il annonce un "grand nettoyage". Je me trouve au milieu de cette manif sans le vouloir, mais le seul cybercafé de Téhéran que je connaisse est dans le coin, et je veux envoyer des nouvelles rassurantes à mes amis. Je marche le plus discrètement possible, en essayant de ne pas me faire remarquer. Connexion établie, je respire un peu. Pendant une heure j'oublie la tension.

 

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Après cette démonstration de force des conservateurs, nul ne se risque plus à réclamer quoi que se soit, la "chasse aux sorcières" (ou plutôt au "Grand Satan") est lancée. 1400 personnes seront arrêtées pendant la durée de ces événements. Les journaux parlent de sept personne (au moins) promises à la peine de mort. Amnesty évoque 5 morts pendant les manifs. Les démocrates dénoncent des provocations orchestrées par les conservateurs pour déstabiliser les réformateurs, en préparation des élections législative en février 2000. La presse conservatrice accuse les États-Unis, les sionistes, les monarchistes (partisans du Shah renversé par l'ayatollah Khomeyni), les Moujahedines du peuple (terroristes "islamo-communistes"), les francs-maçons, le Rotary Club (?)...

Dans la suite de l'histoire, il est difficile de démêler informations et propagande. Un prétendu étudiant fait des aveux complets à la télévision : c'est lui le responsable, il est payé par les USA pour semer le désordre en Iran... bref la victime idéale. Les partis modérés parlent de lui comme d'un fou, d'un mythomane, membre d'aucune organisation d'étudiants, d'aucun parti politique, et donc peu influent. Certains évoquent même un coup monté. Pour me changer les idées, je quitte cette capitale devenue sinistre. Je fais un tour dans le Nord-Ouest. Des étudiants rencontrés en province affirment que les USA sont réellement responsables de tout. D'autres déclarent que les actes de vandalisme ne peuvent pas venir d'eux, vu leur rapidité et l'ampleur des dégâts, mais sont un "travail de professionnels". A Tabriz, le vendredi 16 juillet, le contingent de la police défile au grand complet, et en uniforme, dans une manifestation "pro-ayatollah". Désolé, les photos étaient encore interdites... En dehors de ça, RAS ! la sinistrose complète s'est installée partout...

 

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LE COME-BACK DES CONSERVATEURS

24 officiers supérieurs écrivent au président Khatami (modéré) : "si vous ne prenez pas de décision révolutionnaire aujourd'hui... demain il sera trop tard. Les dégâts seront irréparables et dépasseront tout ce que l'on peut imaginer". Cette lettre, critique ouverte de sa politique, bien que classée "top secret", est publiée par quelques journaux conservateurs (qui ne seront pas interdits...). Le directeur de Salaam est lui déclaré coupable "de désinformation, de diffamation et de publication d'un document confidentiel"... Par la suite, les provocations se succèdent, deux autres journaux réformateurs sont interdits, dont un le jour même de la rentrée universitaire. Une nouvelle loi définit comme délit politique "la propagation d'informations mensongères ou de rumeurs, tout contact et échange d'informations, d'interview et de complicité avec les ambassades, les organisations, les partis ou les médias étrangers, à quelque niveau que ce soit, qui seraient préjudiciables à l'indépendance, à l'unité nationale ou aux intérêts de la République islamique"... ce récit serait donc interdit en Iran !

Petit à petit les choses se sont calmés. Ma "libération" approche. Le temps de traîner dans la ville, faire deux trois musées, un saut à l'ambassade pour leur raconter ("- il n'y a là rien de surprenant, c'est normal ici..."), lire un dernier journal dans un parc, discuter de rien avec les vieux, dire au revoir à tous et envoyer quelques messages à mes amis, ma copine : je rentre ! Enfin ! c'est tellement long, d'attendre.

 

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Les conservateurs semblent prêts à tout pour empêcher les réformateurs de conserver la présidence. La vie politique promet d'être très agitée d'ici les législatives en février 2000. Combien de temps le système actuel pourra-t-il se maintenir ? Nul ne peut le dire. En France, le Ministère des Affaires Étrangères a réactualisé sa page d'info sur l'Iran en ajoutant : "Il est conseillé aux Français se trouvant en Iran d'éviter les rassemblements de foule ainsi que les campus des universités jusqu'à plus ample information et d'alerter l'ambassade de France à Téhéran en cas de nécessité".

JC CARON - nov 1999

texte paru dans le magazine "l'oeil électrique " (n°10)

N'hésitez pas à me contacter pour toute question.

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