Tibet - décembre 1995

01 tibet route

 

Tibet, décembre 1995 - je vais tenter de vous raconter ici mon voyage au Tibet, je vous préviens, ca risque d’être long et compliqué, donc si vous ne souhaitez pas vous prendre la tête, voici un résumé rapide et simplificateur : le Tibet c'est très beau, les gens y sont gentils, mais des méchants Chinois ne font rien qu'à les embêter.

Avant de vous parler de ce voyage au Tibet, il faut d'abord, je pense, vous parler un peu de son contexte.1995, c'est le tout début de l'ère Internet. Les téléphones "portables" sont rares et encombrants - pour utiliser un téléphone satellitaire, il faut porter une valise de 10 kilos. 95, c'est aussi, en ce qui concerne ce voyage, quelques petites années après 1989, tournant de l'histoire pour les pays de l'Est : chute du mur de Berlin en novembre 1989, dislocation de l'URSS en décembre 1991, indépendance des états ex-soviétiques. En Chine 1989 est aussi un tournant : les manifestations de la place Tian'anmen (entre le 15 avril 1989 et le 4 juin 1989) à Pékin, et le massacre qui suivi, sont encore dans toutes les mémoires, en tout cas la mienne. Quand au Tibet, son histoire est marquée de nombreux troubles de 1987 à 1993, avec des centaines de morts, d'arrestations, ... un seul mot, une chanson, un slogan, une photo, un drapeau vous mène directement en prison.

Je me suis donc rendu au Tibet en décembre 1995, à l'occasion d'un voyage en solitaire de 9 mois (Turquie - Caucase - Asie Centrale - Tibet - Chine - Russie - Estonie...). Mon séjour au Tibet a duré 3 semaines. J'ai à l’époque 23 ans et ce n'est pas mon premier voyage. En 1991/92 je suis allé 4 mois en Inde (+ un passage au Népal et une semaine au Pakistan). Départ de Paris en bus le 1er juillet 1995, quelques semaines en Turquie, puis l’Arménie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, Kirghizstan, traversée rapide du Kazakhstan et me voici arrivé à Ürümqi, la capitale de la région autonome ouïghoure du Xinjiang, au nord-ouest de la République populaire de Chine, mi novembre 95. Ce voyage s'est fait au fur et a mesure, au départ je n'avais que 2 visas en poche (Arménie et Géorgie), l'envie de rejoindre la Chine, si possible en passant par la mythique Route de la Soie, et très peu d'infos sur l'ex URSS en ruine. Je ne me voyais ni comme un touriste (entre Istanbul et la Chine je n'ai croisé plus de 10 "occidentaux"), ni comme un explorateur (la croisière jaune, Alexandra David-Néel, Ella Maillart, ... c’était bien longtemps avant), mais plutôt comme un "voyageur", ce mot avait du sens pour moi. Ce voyage fut préparé, et je ne parle pas des longues heures à rêver devant les atlas, mais bien des cours de russe pris pendant un an, afin de pouvoir lire les panneaux et communiquer un minimum pendant la majeure partie du trajet, et cela m'a réellement beaucoup servi, car en 1995, très très peu de gens parlaient anglais dans ces contrées, et du coup ils étaient d'autant plus accueillants de voir que je parlais un peu leur langue, ou celle de l'ancien occupant, mais pour un étranger, ça passait, ils acceptaient de l'utiliser.

Bref (l'intro est bientôt finie, rassurez-vous), en novembre 1995, j'arrive au nord-ouest de la Chine, et là, stupéfaction, après des mois de magasins "soviétiques", il y a de nouveau des boutiques qui débordent de produits de toutes sortes, des touristes (pas très nombreux mais plus que tout ce que j'ai vu en 4 mois), un état et des infrastructures bien "organisées" - par contraste avec les balbutiements des nouvelles républiques du Caucase et d'Asie Centrale. Je rencontre un couple d'Anglais très sympas, qui me fait part de son projet de passer Noël au Népal, après un passage au Tibet, et m'invite à les suivre. Pour moi il était impossible d'aller au Tibet en hiver pour 2 raisons : 1) en février 92, depuis le Népal justement, pour accéder au Tibet, il fallait être un groupe organisé, avec un guide officiel, pour avoir un visa hors de prix, 2) j'avais vu l'imposante masse de neige qui coupait les routes au nord de Manali (nord de l'Inde), empêchant absolument de rejoindre le Ladakh. Ce voyage au Tibet, je ne l'avais donc pas envisagé au départ, écarté pour des raisons matérielles, ce n’était pourtant pas l'envie qui me manquait de découvrir ce pays, dont le seul nom me faisait rêver... et voila qu'on m'apprend qu'on peut y aller assez simplement. Je réfléchis quelques jours, poursuis ma route vers Turfan, une ville-oasis du Xinjiang, ancienne cité commerciale de la Route de la soie, située dans une dépression, à une trentaine de mètres sous le niveau de la mer. Je décide de tenter d'aller au Tibet. Je vais donc à Golmud, ville minière de la province du Qinghai, et surtout point de départ des bus qui vont à Lhassa, en passant par le col de Tanggula (5231 m). Photo ci-dessus : Petit arrêt pipi sur la route, on voit les montagnes au loin, on va vers elles. Après un jour et demi de route, nous arrivons à Lhassa.

 05 tibet lhasa15

 

La photo ci-dessus montre, dans le fond sur sa colline, le palais du Potala, ancien palais du dalaï-lama. Au premier plan, on voit les cours intérieures du temple de Jokhang. Cette photo est prise depuis les toits du temple. Ce temple n'est pas anodin, c'est le premier temple bouddhiste construit au Tibet, c'est aussi son cœur spirituel, lieu de pèlerinage depuis des siècles. Depuis 2000, il est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO dans le cadre de l'« ensemble historique du palais du Potala ». Le Potala, c'est tout simplement l'ancien palais d'hiver du dalaï-lama, qu'il n'a pas revu depuis son départ clandestin vers l'Inde le 17 mars 1959. Sur cette photo on voit quelques moines qui discutent, profitant des rayons du soleil. Le temps est dégagé, il fait bon en journée, mais les nuits sont glaciales. Il n'y a pas de neige, ni dans les rues, ni sur les sommets (à part quelque uns, plus au sud). En fait, la chaîne de l'Himalaya arrête la plupart des nuages chargés de pluie, qui se déversent sur l'Inde et le Népal. Le temps au Tibet est plutôt sec (et froid), l'air est pur et, du fait de l'altitude le ciel est d'un beau bleu profond.

A mon arrivée, on compte environ une trentaine de "touristes" (j'entends occidentaux, il n'y a pas encore, à l'époque, de tourisme intérieur ; cela a profondement changé de nos jours) : je retrouve le couple d'Anglais, un Japonais, un Allemand, une Italienne, trois Australiens un peu fous, un Français un peu étrange (je veux dire, un autre que moi ;-), ... La ville est petite, les hôtels autorisés à recevoir des étrangers sont peu nombreux, idem pour les restaurants, on se connait tous assez rapidement, d'autant que la plupart sont assez sympas, on s’échange des infos, potins, conseils. Il faut préciser qu'il est à l’époque très difficile de savoir ce qui se passe vraiment en Chine. La presse officielle est peu crédible, la presse clandestine s’échange sous le manteau, et de toute façon est en tibétain, pas en anglais. Il n'y avait pas internet. Bref, au cœur du Tibet, nous étions comme coupés du monde extérieur.

 

06 tibet lhasa11

 

En décembre 1995 le climat politique semble apaisé, c'est sans doute pourquoi les autorités ont laisser rentrer autant de voyageurs, mais il ne faut pas se fier aux apparences, tout est sous contrôle. Les déplacements des étrangers sont surveillés, de même, bien évidement, que ceux des Tibétains. Ainsi des policiers passent quotidiennement dans les hôtels pour contrôler le carnet de présence. La rumeur affirme que des micros sont placés dans les hôtels, restaus - aucune preuve sur ce point. Par contre, ne me dites pas que les caméras de surveillance installées dans les rues de Lhassa (par exemple dans la photo ci-dessus, en haut à droite) sont la pour surveiller la circulation, qui se résume, on le voit bien, à quelques rickshaws et vélos. Il passe bien une jeep ou un bus de temps, mais on compte très peu de voitures à Lhassa. Je suppose que de toute façon, celles qui circulent appartiennent à des cadres du parti communiste. Il faut présenter un permis pour acheter du carburant. De même, du côté des monastères, il est de notoriété publique qu'ils sont tous infiltrés par des moines-espions qui surveillent tout ce qui s’écarte de la ligne officielle. Certains Tibétains jouent aussi le jeu du parti dans le but d’améliorer leur situation personnelle, trouver un travail dans l'administration, avoir un logement moderne, ... Bref, la parano prévaut.

Sur le plan économique, la situation n'est guère brillante. Je ne dispose pas de chiffres, mais juste de mes simples observations (qui sont peut être fausses, ou incomplètes, je le reconnais) : le commerce repose sur des petites boutiques, marchands ambulants, épiceries familiales, sans aucun rapport avec les grands magasins vus précédemment à Ürümqi, sans parler des centres commerciaux et boutiques de luxe que je verrai ensuite dans les grandes villes chinoises (Chengdu, Shanghaï, Pékin). Le tourisme n'est pas encore très développé (le train n'arrivera qu'en 2006). Les Chinois sont invités à venir s'installer au Tibet, qui est encore vu, à l’époque, comme un enfer, une sorte d’équivalent de la Sibérie, un lieu ou on ne va que forcé, une zone ou l'on envoit les prisonniers politiques en camp de rééducation. Ceux acceptant de venir ont ainsi le droit d'avoir un 2e enfant, ce qui constitue un privilège au pays du contrôle des naissances et de la politique de l'enfant unique. Je crois qu'ils ont aussi des exemptions fiscales, et des terrains à prix symbolique, comme au bon vieux temps de la colonisation civilisation du far-west. Car il ne s'agit ni plus ni moins que de colonisation de la région. A l’époque les Tibétains sont déjà minoritaires à Lhassa, ils ne tarderont pas à l’être dans le reste du pays. Pourquoi coloniser cette région ? Tous les grands fleuves d'Asie ont leur source dans ces montagnes, d'énormes gisements de minéraux sont cachés dans ces gros tas de rochers, et puis quoi de mieux que de se positionner sur le toit du monde pour surveiller les environs, sa position stratégique et militaire est évidente, et il y a sans doute encore des dizaines d'autres raisons qui poussent les Chinois à vouloir contrôler cette région.

Comprenant sans doute qu'ils n'arriveront pas à faire disparaitre la culture tibétaine par les armes, le pouvoir Chinois tente de le noyer dans la culture chinoise, sa société de consommation, son mode de vie, sa musique, ses salles de billards, karaokés, bars, restaurants, ... Au niveau architectural, c'est flagrant. Le contraste est énorme entre les maisons traditionnelles en pierre, avec des murs épais et des petites ouvertures, et les nouveaux bâtiments en verre, métal, laine de verre et climatiseurs. Peu à peu les quartiers périphériques sont grignotés, rasés, pour laisser place aux nouveaux arrivants. En Chine il n'existe pas ce soucis de préserver le patrimoine, sauf bâtiment exceptionnel. Lors de la révolution culturelle (1966-1976), le Potala fut sauvé de la destruction grâce à l'intervention de Zhou Enlai (Premier ministre de la République populaire de Chine). De nombreux monastères n'eurent pas cette chance, comme par exemple Ganden. Les anciennes constructions sont détruites sans aucun état d’âme, et vive le progrès, le neuf, le clinquant... Ceci est valable au niveau national, pas seulement au Tibet. L'ironie de l'histoire c'est qu'ensuite ils construiront des faux quartiers traditionnels, décors de parcs d'attractions destinés au tourisme. 

 

03 tibet 32

 

Les premiers jours je visite Lhassa tranquillement, le temps de m'acclimater à l'altitude, puis les monastères environnants : Sera, Drepung, puis un peu plus lointains : Ganden (photo ci-dessus), Samyé, et enfin, nous en parlerons plus bas, les villes de Gyangzê et Shigatsé. Pour ces visites en dehors de Lhassa, nous formons de petits groupes de 2 à 5 personnes, selon les envies de chacun. C'est ainsi que je voyage assez souvent avec Dona (diminutif de Donatella), l'Italienne, nous nous entendons assez bien, sans doute en raison de nos caractères latins. Je vous épargne la description des visites des temples, monastères, qui sont tous plus intéressants les uns que les autres, chacun mériterait un article complet : Sera et ses débats métaphysiques, Ganden : son histoire, ses ruines, Samyé : son plan en mandala, ...


La vie poursuit son cours tranquille, mais on sent une légère tension dans l'air, sans pouvoir l'expliquer. Les militaires de l'armée de libération du peuple (nom de l'armée rouge), sont de plus en plus visible en ville. Sur les routes ce sont des convois de dizaines de camions bâches que nous croisons. Et puis un jour une rumeur circule dans la communauté étrangère : une violente tempête de neige arrive, et risque d'isoler le Tibet pour de longs mois. Il faut partir de toute urgence si on ne veut pas être coincé. Cette information est également publiée dans les journaux en anglais. En deux jours la plupart des visiteurs étrangers s'en vont, il n'en reste qu'une poignée, ainsi qu'un médecin d'une ONG, à Lhassa de façon permanente. Ce médecin, en contact étroit avec la population locale, est le mieux informé de la situation réelle. Il me fournira des tuyaux en douce, hors des cafés - il était un peu parano, sans doute pour de bonne raisons. J'imagine que s'il était pris à avoir des activités "politiques", sa mission était annulée sur le champs, et lui expulsé. Au final, il n'y a pas eu de tempête de neige dans les jours qui ont suivi, par contre, sur le plan religieux, une catastrophe se préparait... (suspense)

 

14 tibet 19

 

Rassurez vous, je ne vais pas vous expliquer les mille et une subtilitées du bouddhisme tibétain, d'autant que c'est très compliqué et que je ne suis pas sûr d'avoir tout compris moi-même. Voici cependant ce qu'il faut savoir sur son organisation (merci wikipedia) :

L'organisation du bouddhisme tibétain se fait selon une hiérarchie traditionnelle dont les trois lamas les plus connus sont :

  • le dalaï-lama : titre signifiant « océan de sagesse ». Le dalaï-lama était le principal dirigeant politique du régime théocratique tibétain jusqu'à ce que la Chine envahisse le Tibet en 1950 et entame une grande répression en 1959. Les dalaï-lamas sont considérés comme les manifestations du bodhisattva de la compassion. Ils constituent une lignée de tulkus, maîtres réincarnés. Au décès d'un dalaï-lama, ses moines commencent une recherche de sa réincarnation. C'est le dalaï-lama, détenteur de l'autorité temporelle, qui est le chef spirituel de l'ensemble des écoles bouddhistes tibétaines, et membre de branche Gelugpa.
  • le panchen lama : titre provenant de la combinaison de deux mots Pandita, qui signifie « érudit » en sanskrit et chen-po, qui signifie « grand » en tibétain. Panchen se traduit donc par « grand érudit ». Lama signifie « maître spirituel ». Le panchen lama est considéré comme une émanation du Bouddha Amitabha (« de lumière infinie »). C'est le deuxième chef spirituel du bouddhisme tibétain, après le dalaï-lama.
  • le Karmapa : en sanskrit « la manifestation de l'activité de tous les Bouddhas », est le titre du chef des Karma Kagyu, l'une des quatre écoles majeures du bouddhisme tibétain.

Le dalaï-lama, comme déjà indiqué, vit en exil en Inde. La désignation du Karmapa fait l'objet d'une controverse, mais plus tard, pas en 1995. Ainsi que vous l'avez compris, je vais donc vous parler du panchen lama. Petit retour en arrière (source wikipedia encore) :

Le 28 janvier 1989, le 10e panchen-lama meurt subitement à l’âge de 50 ans. Les médecins diagnostiquent une crise cardiaque due au surmenage, alors que les gouvernement tibétain en exil affirme qu'il a été empoisonné par le gouvernement chinois quelques jours après son discours historique critiquant la politique chinoise et affirmant sa loyauté envers le dalaï-lama.

Après sa mort, le Parti communiste chinois chargea Chadrel Rinpoché, responsable du monastère de Tashilhunpo [situé à Shigatse, ce monastère est le siège traditionnel des panchen-lamas] qu'il croyait lui être favorable, de trouver la réincarnation du panchen-lama. Le dalaï-lama proposa au gouvernement de Pékin de dépêcher une délégation de hauts dignitaires religieux pour « assister » Chadrel Rinpoché, mais l’offre fut rejetée par la Chine, qui la qualifia de « superflue ». Le dalaï-lama et les autorités tibétaines commencèrent à organiser les recherches de leur côté suivant les traditions tibétaines. Au Tibet, Chadrel Rinpoché retint trois enfants aux qualités remarquables, dont le petit Gendhun Choekyi Nyima, fils de nomades tibétains. Lors de l'examen, Gendhun reconnut sans hésiter les biens du défunt lama. Il avait d'ailleurs déclaré à ses parents : « Je suis le Panchen Lama, mon monastère est le Tashilhunpo. ». Le 14 mai 1995, ce jeune garçon de six ans fut officiellement désigné par le dalaï-lama comme étant le 11e panchen lama.

Trois jours après sa désignation, Gendhun Choekyi Nyima et ses parents disparurent et furent placés dans un lieu tenu secret jusqu'à ce jour. La disparition de l'enfant à l'âge de six ans, souvent qualifiée d'enlèvement, fit de lui, selon les exilés tibétains et les milieux pro-tibétains, « le plus jeune prisonnier politique du monde ». La Chine a démenti avoir détenu Gendhun et sa famille durant plus d'une année. Le 28 mai 1996, son cas fut examiné par le Comité des droits de l'enfant de l'ONU dépendant du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, et les autorités chinoises admirent pour la première fois avoir « pris l'enfant pour sa sécurité ».

 

15 tibet lhasa28

 

Je ne me souviens plus ce qui nous a décidé, mais toujours est il que Dona et moi quittons Lhassa dans le but de visiter Gyangzê et Shigatsé. On le comprend assez rapidement, les routes sont surveillées, plus que d'habitude. Il y a des contrôles routiers avant et après chaque ville, et toujours ces immenses convois de camions de l'armée rouge. Comme il y a peu de routes, impossible d'y échapper, à moins de faire le chemin à pied a travers les montagnes... Pour être honnête, il ne nous a pas été dit officiellement que nous ne pouvions pas voyager vers ces villes, mais cependant de nombreux chauffeurs refusent tout simplement de nous prendre a bord, de peur sans doute d'avoir des problèmes avec la police. Je me souviens d'un voyage tout particulièrement, ou nous nous sommes retrouvés au fond d'un bus rempli uniquement de Tibétains, cachés sous les bagages et les peaux de yack (très odorantes), nous avons ainsi réussi à passer. A Gyangzê, rien de spécial à signaler. Par contre, dès notre arrivée à Shigatsé, nous comprenons qu'il se passe quelque chose d’inhabituel. Nous apprenons que le gouvernement chinois va faire introniser le panchen-lama au monastère de Tashilhunpo, ou plutôt SON panchen-lama. Car, non seulement ils ont kidnappé le panchen-lama reconnu par le dalaï-lama, mais en plus ils en ont désigné un nouveau : Gyancain Norbu, alors âgé de 5 ans et demi. Cet enfant aurait un lien de parenté avec un membre important du Comité régional du parti communiste chinois... comme c'est étrange. Voila donc que le parti communiste chinois, qui a toujours traité le bouddhisme comme une superstition archaïque dangereuse et contre révolutionnaire, se met soudainement à en désigner les représentants. Depuis son accession au trône, ce Panchen Lama a passé la plupart de son temps à Pékin à étudier le bouddhisme - car il est bien connu qu'on ne peut pas étudier ça dans un vieux monastère millénaire rempli de manuscrits de de moines...

Les rues de Shigatsé sont étrangement calmes et désertes, les portes sont closes. Les Tibétains, d'habitude si souriants, ont perdu leur bonne humeur. Les militaires chinois sont par contre partout visibles. Une sorte de couvre-feu règne en ville. Devinant ce qui se prépare, je décide de partir plutôt que d'assister à ce triste spectacle. Peut être aurais-je du rester ? Je n'aurais sans doute pas trainé longtemps, sachant que les Chinois n'aiment guère les photographes lors d’événements sensibles. Aurais-je aussi eu cet étrange pouvoir qu'on les Tibétains de supporter les pires choses sans s’énerver ? J'en doute. Quoi qu'il en soit, je suis parti aux premières lueurs du jour, avant que la situation ne soit complètement bloquée. Par contre, Dona est restée. Dans une lettre, elle m'a ensuite raconté cette journée d'intronisation du panchen-lama (je cite de mémoire, je n'ai pas la lettre sous les yeux). Elle a réussit à passer inaperçue, déguisée en Tibétaine, avec l'aide d'une famille particulièrement courageuse. Les militaires sont venus dans chaque maison de la ville, et ont obligé tous les habitants à venir "accueillir" le nouveau panchen-lama, dans la joie et la bonne humeur (un canon de fusil dans le dos). La presse officielle a pu faire de belles photos, et tout le monde est content, il n'y a pas eu le moindre incident.

En rentrant, à Lhassa, j'interroge les gens sur ce panchen-lama, ce qu'ils en pensent. Pas un seul n'a été dupe. Ils me répondent : "this boy is not the panchen-lama, it's the pupet lama". La marionnette de Pékin. Franchement dégouté par l'ambiance devenue morose, je quitte peu après le Tibet, et poursuit mon voyage. Une fois rentré en France, bien des mois plus tard, je tente de raconter cette histoire à des journaux, mais ce n’était déjà plus d'actualité, personne n’était intéressé.

 

13 tibet lhasa07

 

En 2010 les autorités chinoises firent la déclaration suivante à propos de Gendhun Choekyi Nyima : « Ce garçon est une victime. Lui et sa famille ne veulent pas être dérangés et souhaitent mener une vie ordinaire ». Toujours est il que jamais personne, ni religieux Tibétains, ni représentants de gouvernements étrangers, ni du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme de l'ONU, n'a jamais revu l'enfant (qui doit maintenant avoir 26 ans). Une récompense est même offerte à toute personne fournissant une information permettant d'entrer en contact avec lui.

 

PS : Je tiens à demander aux Chinois de m'excuser. Je sais bien qu'ils ne sont pas des monstres, du moins pas tous. Quand dans ce texte je parle des "Chinois", c'est pour ne pas à avoir à écrire à chaque fois "le parti communiste chinois", ou "l’armée de libération du peuple", ou encore "l'Assemblée nationale populaire, le Président et le Conseil des affaires de l'État de la République populaire de Chine". C'est un raccourci de langage, pas plus. Je ne vise absolument pas la population chinoise, qui, elle aussi, souffre des décisions de ses dirigeants.

 

Voici les légendes des 3 dernières photos :

  • 1) un peu plus haut, dans un nuage de fumée, voici l'entrée du temple de Jokhang (oui, celui que l'on voit sur la 2e photo dans cette page). Le portail est complètement masqué par la fumée dégagée par les kilos d'encens que les pèlerins font bruler. Vous pouvez noter que tout le monde se dirige de la droite vers la gauche, c'est normal : dans le bouddhisme les statues de Bouddha, les édifices religieux (qui contiennent des statues), les chörten tibétain, ou encore les lieux de pèlerinage, doivent être contourné par la gauche (dans le sens des aiguilles d'une montre) en signe de déférence. Cela fait référence à la route du soleil. Les tintinophiles connaissent le fameux : "toi passer à gauche, Sahib ! ". Le Barkhor est le chemin de pèlerinage (kora) autour du temple de Jokhang. On note la présence d'un policier chinois en uniforme, au centre de l'image, bien visible avec sa belle casquette.
  • 2) la foule se presse dans le temple de Jokhang
  • 3) un jeune garçon, sur le Barkhor. Oui, bien évidement, le pistolet dans sa main est un jouet en plastique. En Chine les armes à feu ne sont pas autorisées pour les civils.

 

Si vous avez des questions, souhaitez apporter une correction, information, commentaire, ... n'hésitez pas à m'envoyer un message.

Cet article à été écrit à l'occasion de ma participation au Bazar tibétain de Montréal / Montreal Tibetan Bazaar, les 7 et 8 novembre 2015. J'y exposerai 15 photos sur ce voyage.

Jean-Claude Caron

28 octobre 2015

Top